
Trois ans après la pop orchestrée de l’album Infréquentable
(500 000 ventes), c’est un disque au bois clair que nous livre Bénabar. Des guitares, des banjos, un piano bastringue, un solo d’harmonica : du Québec à l’Irlande en passant par la France de Renaud, on l’appelle musique de plancher car elle est tout autant faite pour les pieds que pour la tête. Réfléchit-on mieux en dansant ? Les chansons sont un roseau penchant : la mélodie c’est ce qui accroche l’oreille, mais c’est le texte qui fait qu’on les retient dans les bals et les mariages.
C’est Jean-Louis Piérot (Fantaisie militaire (Bashung), À la faveur de l’automne (Tété) ou Les Valentins (Juke-box)) qui a réalisé Les Bénéfices du doute, sixième chapitre de l’aventure de Bénabar depuis l’album La P’tite Monnaie en 1997. Pas de brief : Jean-Louis Piérot a pris les chansons à l’état brut. Pas de brief, mais une envie : que ce soit joyeux, sans fioritures (cordes, cuivres…). Des harmonies au piano de Bénabar, Jean-Louis Piérot en a extrait des chansons guitaristiques, chansons de scène trépidantes (Quelle histoire, galopant, sur une mélodie d’Archimède, comme la rumeur dont la chanson est le thème) ou des mid-tempos (C’est de l’amour, avec son chœur œcuménique, son Hey Jude maison), chansons aux guitares du Grand Ouest (Moins vite, superbe ode sur la fuite du temps, vue depuis cette fugacité des premiers instants de nos enfants), assortis parfois d’une teinte reggae lestée d’une guitare électrique (J’aurais dû). Et quand il le fallait, le piano revenait par la fenêtre entrouverte d’une ballade. Bénabar, qu’on prend pour un chanteur à sketches, ce qu’il est aussi, est comme tous les auteurs de comédie, à tomber quand il s’agit de dévoiler ses émotions. C’est ainsi que de Je suis de celles en Station Mir, on n’est jamais à l’abri d’un petit frottement à l’œil. En témoigne Différents, première ballade des Bénéfices du doute sur ce qui nous est insupportablement trop proche dans la barbarie à visage humain. À écouter — et à lire sur le premier recueil de textes édité pour les 10 ans de carrière de Bénabar : Bénabar, Travaux publics, intégrale des textes, éditions Thierry Magnier, 2011.
Habituellement, pour douze chansons, Bénabar en composait quatorze. Alain Souchon fait pire, pour dix chansons il en compose dix. Pas une de plus. Mais là, renversement de perspective : Bénabar a composé vingt-cinq chansons durant ces trois dernières années rythmées par une tournée maousse de chanteur (800 000 spectateurs), une tournée d’acteur en tête à tête avec Jacques Weber (Quelqu’un comme vous, de Fabrice Roger-Lacan, mise en scène par Isabelle Nanty), et la sortie d’un premier film comme acteur (Incognito, d’Éric Lavaine, et la rencontre avec Jocelyn Quivrin, à qui est dédiée l’autre ballade du disque, Les Mirabelles). Ces chansons, il en a gardé treize. « Je recherchais une écriture plus resserrée, plus nerveuse. J’ai beaucoup retravaillé les textes. Je voulais qu’il n’y ait que la peau sur les os. »
L’Agneau, par exemple : quarante versions pour aboutir à cette fable contemporaine sur la petite musique du prêt-à-penser. On l’entend, sous les handclaps et les chœurs féminins (les premiers chœurs professionnels de Bénabar !), c’est du La Fontaine dans cette chanson sur les suiveurs, le gentil agneau « pas dupe » mais gravement naïf pour penser pouvoir manger avec le loup. Comme avec le diable, il faut une très longue fourchette. Le loup, on le connaît, c’est la pensée prémachée, les carcans dans lesquels la liberté de jugement s’embourbe, le conformisme de l’anticonformisme, le bon sens dénonçant le politiquement correct. Politiquement correct ? « C’est une chanson de pure réaction : sous prétexte de lutter contre le politiquement correct, on entend défendre des idées qui restent dégueulasses. Mais cette loi du bon sens, je ne m’y retrouve pas. Je défends encore le droit de ne pas me sentir raciste et de trouver que les Restos du cœur ont une utilité ! »
Car Bénabar, comme d’autres avant lui, a un gros défaut : c’est un chanteur populaire. Il chante sans distinction de genre. Il donne à entendre les refrains dont une époque a besoin pour élargir la focale. Il saisit au vol les phrases de la rue, du bistrot, des nuits inquiètes et des petits matins qui se lèvent (Alors, c’est ça ma vie, Après de près, Perdre la raison), cette France auxquels beaucoup (et des chanteurs aussi) ne parviennent plus à s’adresser. On est dans les mondanités. C’est trop haut pour s’abaisser jusqu’en bas de la pyramide. On n’entend plus ce qui se dit. Une chanson pourtant, c’est simple comme la crise du disque : c’est raconter la vie des gens, et qu’ils s’y reconnaissent. Il faut les phrases, sortir de l’autofiction stérile, être dans un récit. Une chanson, c’est un détail, le petit bout de la lorgnette, cela tient sur un ticket de métro ou une carte postale. C’ets un dialogue. Mais c’est là que s’entrouvent les grandes vérités. Bénabar le rappelle à sa façon, en souriant ou pas, mais plutôt en souriant : Les Râteaux, moment attendu du disque, paraphrase Montaigne à sa façon : du plus haut qu’on est assis, on reste assis sur son cul. Voilà pour les bénéfices du doute.





